r ESO l’actions…
« par la durée, transformer et laisser advenir, ce n’est pas chercher à imposer l’effet, comme quand on agit, mais laisser l’effet s’imposer de lui-même, par sédimentation progressive, prenant corps, faisant masse, de sorte que ce n’est plus moi qui le veux, mais la situation qui progressivement l’implique. L’injonction s’est adroitement coulée dans le cours des choses. »
François Jullien
En ce début d’année, il est d’usage pour bon nombre d’entre nous de dresser un bilan des 12 mois passés, de prendre d’éternelles « bonnes résolutions » et remplacer ainsi une (ou plusieurs) action habituelle (voire routinière, voire quotidienne) en se donnant de nouveaux moyens, habités par une motivation et un effort de volonté sans bornes…pour parvenir à un but souvent emprunt de plus d’efficacité (plus de santé, plus de beauté, plus de richesses….). Le mot d’ordre en chaque début d’année résonne souvent avec… ACTION !!! Car dieu sait que le « faire » est important pour l’homme, et le « manque de faire » un combat permanent, s’il veut éviter l’anémie…!!! Pourtant, ces « bonnes résolutions » de début d’année passent rarement le « cap » de l’épiphanie qui voit s’envoler en même temps que la couronne toute l’ardeur mise dans les actions planifiées du 1er janvier ! Comment sortir du marasme vicieux des « bonnes résolutions » sans pour autant renoncer à envisager ce début d’année comme un nouveau cycle plein de promesses d’accomplir pour chacun de grandes choses ! Comment parvenir à plus d’efficacité dans nos actes, en tous cas, à la hauteur de nos idées ou de nos motivations initiales et faire qu’elles s’inscrivent dans la durée. Pour aborder cette problématique, il faut considérer que, selon le monde dans lequel nous « baignons », il résulte deux modes d’efficacité renvoyant à deux logiques concurrentes. A côté du rapport de moyens à fin (BUT), qui nous est le plus familier en Occident, le rapport de continuité (VOIE), est celui qu’on privilégié les Chinois. Leur stratégie consiste à faire évoluer toute situation de façon telle, en se laissant porter par elle, que de son potentiel accumulé reste naturellement l’effet, il reste à quitter une logique de modélisation (Théorie – action – pratique) et à passer dans une logique de processus.
De l’action…pour plus d’efficacité
C’est seulement dans notre culture occidentale que la notion d’efficacité repose sur un modèle à poser comme but, basé sur le rapport théorie- pratique par le biais de l’action. Entre les deux (théorie/ pratique ou Modèle/ réel ou Loi/ application), toujours une distance inexorable qui a pour conséquence une façon de procéder « normalement adaptée » qui, une fois assimilée devient routine donc… acte inconscient, d’où perte d’efficacité donc… éloignement du but ! Pour illustrer de la manière la plus évidente l’échec d’un tel modèle idéal conduisant à l’action : la guerre. Dans la culture orientale, la notion d’efficacité ne peut se concevoir sans le principe d’ORDRE, qui ne proviendrait pas d’un modèle sur lequel on puisse fixer un regard (théorie) et qu’on applique aux choses (pratique). Ce qui compte plus que tout, ça n’est pas le but par l’action mais la voie (TAO) par la transformation. Plutôt que de dresser un modèle qui serve de norme à son action, le sage chinois est porté à concentrer son attention sur le cours des choses, tel qu’il s’y trouve engagé, pour en déceler la cohérence et profiter de leur évolution… au lieu de fixer un but (une forme idéale) à son action, se laisser porter par la PROPENSION (la potentialité en chaque situation). En bref, au lieu d’imposer son plan au monde, la culture chinoise s’appuie sur le potentiel de situation, car la situation est par elle-même source d’effet.
… à la transformation… pour plus d’efficience
Ainsi la pensée chinoise méconnaît-elle logiquement le rapport théorie/ Pratique même si l’enjeu aux deux cultures est commun, celui de l’efficacité ou plutôt de l’efficience (en excluant le but et en s’attachant au cheminement). Et puisque le propre de la « stratégie chinoise » est de prendre appui sur le potentiel inscrit dans la situation, pour se laisser porter par lui au cours de son évolution, se trouve d’emblée exclue l’idée de prédéterminer le cours des événements en fonction d’un plan qu’on aurait dressé d’avance, comme idéal à réaliser, et qui serait plus ou moins définitivement arrêté. Si une opération doit donc bien intervenir en amont de l’engagement de l’acte, celle-ci doit être non pas une planification mais une évaluation. C’est en effet dans ce passage de l’évaluation des forces en présence au potentiel qui s’en dégage que tout se joue. Au lieu qu’il élabore un plan projeté sur l’avenir et conduisant au but fixé, puis définisse l’enchaînement des moyens les plus adéquats pour le réaliser, le stratège chinois part d’une évaluation minutieuse du rapport de force ou d’énergie en jeu pour s’appuyer sur les facteurs favorables impliqués dans la situation et les exploiter continûment au travers des circonstances rencontrées (base des combats d’arts martiaux). On sait que les circonstances sont souvent imprévues, imprévisibles, et c’est pourquoi on ne peut pas dresser de plan d’avance. . Mais elles contiennent, en revanche, un certain potentiel dont, grâce à notre souplesse, notre disponibilité, il nous est possible de profiter.
Ainsi, le stratège chinois ne projette ni ne construit pas. Ce qui suppose qu’il n’y ait même pas de « fin » pour lui. Plus précisément, toute sa stratégie consiste à faire évoluer la situation de façon telle que l’effet résulte progressivement de lui-même…Ainsi, la situation, au point où elle est conduite, contient l’effet : « … sans qu’on ait à faire régner l’ordre, elles sont attentives, sans qu’on ait à les lier, elles sont solidaires, sans qu’on ait à leur commander, elles obéissent »… « Ce qui me porte ni, n’est du à moi ni, non plus n’est subi par moi, mais plutôt passe au travers de moi… » dans la continuité. Car, à la différence de l’action qui est momentanée nécessairement, même quand elle se prolonge, la transformation s’étend dans la durée, et c’est de cette continuité que vient l’effet. La pensée chinoise nous ramène sans cesse à ce constat : si infime que soit le point de départ, par accentuation progressive, on aboutit aux résultats les plus décisifs. Au point que cela finit par s’imposer à notre « évidence » sans cesser d’être naturel. Transformation de soi et transformation des autres sont également progressives, et l’une est consécutive de l’autre. C’est parce que l’authenticité intérieure ne se dément pas qu’elle en vient à informer tout le comportement. Par suite, elle se rend « transparente » en dehors puis devient si complètement manifeste qu’en s’intensifiant, elle réagit forcément sur l’entourage et que le sage finit sans le vouloir, par « ébranler » et transformer. Du principe intérieur à son effet en dehors, la transition est régulière, l’enchaînement continu. A terme, le sage n’a pas besoin de bouger pour être respecté, de parler pour être cru, de récompenser pour encourager, de se mettre en colère pour être redouté… autrement dit, il n’a pas à AGIR pour faire ADVENIR. Le changement découle de lui-même, à titre de conséquence, par simple prolongement du processus, sans qu’on ait à faire pression sur la situation ni non plus à se dépenser. La réalité est infléchie, sans être forcée, elle ne saurait donc susciter de résistance. L’efficacité est d’autant plus grande qu’elle est discrète. Le sage transforme le monde par ce qu’il laisse émaner de sa personnalité, de jour en jour, de proche en proche, sans avoir à se faire valoir.
On ne se voit pas vieillir, « on ne voit pas la rivière creuser son lit », et pourtant c’est à ce déroulement imperceptible qu’on doit la réalité du paysage et de la vie. Donc, en chaque début d’année, plutôt que d’ambitionner « déplacer des montagnes » et déployer toute son ardeur envers une ou multiples actions pour atteindre des buts trop ambitieux dans la durée et qui s’avèrent pour la plupart du temps vains, ne ferions nous pas mieux d’utiliser cette occasion comme un « temps opportun », en tant que « coïncidence » de l’action et du temps qui fait que l’instant soudain devient une chance, que le temps est alors propice, qu’il paraît venir à notre rencontre, seulement pour prendre conscience qu’en toute situation se trouve un potentiel dont il est possible de, tirer profit. Et si la situation est complètement défavorable, ne laisse voir aucun potentiel… OSER attendre… se mettre sur la touche, par le non-agir attendre qu’il y ait de la capacité. Savoir qu’un renouvellement découlera plus tard et que de nouveaux facteurs vont émerger qui ne sauraient être aussi négatifs et que la transformation, si imperceptible qu’elle soit est déjà en marche. Alors que manque-t-il à notre « petit guerrier intérieur » (mars astral) pour être équilibré, efficace (plutôt efficient) et trouver son TAO… Redonner du sens dans chaque action, utiliser son énergie avec précision de telle sorte qu’il s’autorise à se donner la possibilité de ne pas agir, « tout ce qui se fait peut arrêter d’être fait !!! »… c’est ce que nous souffle l’ombre de mars en vierge…
Bonne Galette !!!