« … Alors évidemment, j’ai mes pensées profondes. Mais dans mes pensées profondes, je joue à ce que je suis, hein, finalement, une intello (qui se moque des autres intellos). Pas toujours très glorieux mais très récréatif. Aussi, j’ai pensé qu’il fallait compenser ce côté « gloire de l’esprit » par un autre journal qui parlerait du corps ou des choses. Non pas des pensées profondes de l’esprit mais les chefs d’œuvre de la matière. Quelque chose d’incarné, de tangible. A part l’amour, l’amitié et la beauté de l’Art, je ne vois pas grand-chose d’autre qui puisse nourrir la vie humaine. L’amour et l’amitié, je suis trop jeune encore pour y prétendre vraiment. Mais l’Art… si j’avais dû vivre, ç’aurait été toute ma vie. Enfin, quand je dis l’Art, il faut me comprendre : je ne parle pas que des chefs d’œuvre de maîtres. Même pour Vermeer, je ne tiens pas à la vie. C’est sublime mais c’est mort. Non, moi je pense à la beauté dans le monde, à ce qui peut nous élever dans le mouvement de la vie. Le journal du mouvement du monde sera donc consacré au mouvement des gens, des corps, voire, si vraiment il n’y a rien à dire, des choses, et à y trouver quelque chose qui soit suffisamment esthétique pour donner un prix à la vie. De la grâce, de la beauté, de l’harmonie, de l’intensité. Si j’en trouve, alors je reconsidérerai peut être les options : si je trouve un beau mouvement des corps, à défaut d’une belle idée pour l’esprit, peut être alors que je penserai que la vie vaut la peine d’être vécue. […]
… Le beau, c’est l’adéquation est une pensée sublime surgie des mains d’un coursier dominant. L’esthétique, si on y réfléchit un peu sérieusement, n’est rien d’autre que l’initiation à la Voie de l’adéquation, une sorte de voie de Samouraï appliquée à l’intuition des formes authentiques. Nous avons tous ancrée en nous la connaissance de l’adéquat. C’est elle qui, à chaque instant de l’existence, nous permet de saisir ce qu’il en est de sa qualité et, en ces rares occasions où tout est harmonie, d’en jouir avec l’intensité requise. Et je ne parle pas de cette sorte de beauté qui est le domaine exclusif de l’Art. Ceux qui comme moi, sont inspirés par la grandeur des petites choses, la traquent jusqu’au cœur de l’inessentiel, là ou parée de vêtements quotidiens, elle jaillit d’un certain ordonnancement des choses ordinaires et de la certitude que c’est comme cela doit être, de la conviction que c’est bien ainsi. […] En japonais, wabi signifie « une forme effacée du beau, une qualité de raffinement masqué de rusticité ». Je ne sais pas bien ce que ça veut dire… »
"L'élégance du Hérisson", Muriel BARBERY