Si l’on se pose la question « à quoi sert le langage ? », nul doute que la réponse serait : « à communiquer », pour mettre en relation des individus entre eux. Ce mot de communication est un mot magique que l’on répète à l’envie : nous vivons à l’heure des nouvelles technologies de communication, de la parole libérée et du discours permanent. Une autre époque que la nôtre n’aurait pas donné la même version. Dans le monde traditionnel, le langage est enveloppé d’une aura sacrée, il est le lieu de la révélation de ce qui est, au-delà du commun des mortels où se meut la communication. Que se cache-t-il derrière cette vocation de communication attribuée au langage ? Comment faire pour amener cet acte de « communiquer » par le langage à son potentiel le plus élevé dans la voie d’évolution de l’espèce humaine ?
Communiquer pour agir… en écoutant ses sensations et ses sentiments
L’homme partage avec l’animal cette nécessité vitale de faire circuler l’information, d’exprimer ses besoins et ses émotions, au minimum dans le but de partage de tâches, ou afin de déclencher des conduites et des actions. En ce sens, tous les animaux dans la nature disposent d’un langage, en tant que système de signaux, qui leur permet de déclencher une réponse faisant suite à un stimulus précis. En effet, pour survivre, l’animal doit s’adapter au milieu, et pour faire face à ses modifications, il a besoin de l’autre, donc d’adopter un langage commun avec l’autre, lié à la prescription de ses besoins. Ce langage « rudimentaire » est avant tout fait, tel le réflexe conditionnel de Pavlov, pour déclencher des types de comportements (fuite, combat ou inhibition) à partir de signaux. Par cette idée, il aisé de penser qu’une information circule entre les animaux, une liaison entre signal et comportement, qui n’est pas « pensé » dans le sens « conscientisé », mais reproduit comme pure réaction instinctive. En d’autres termes, il faut bien admettre qu’un tel mode de langage est plus mécanique, automatique et répétitif que « raisonné ». Cependant, l’animal n’est pas une machine, c’est faire preuve de beaucoup trop de vulgarisation que de soutenir que ce langage des signes des animaux sert à composer seulement des réponses organiques sans éléments de conscience. L’animal éprouve bien des sensations, possède une mémoire et donc établit des associations entre le présent et le passé. Ainsi, si tout animal n’est pas capable de « réfléchir » sa pensée dans des concepts intellectualisés, toute ré-flexion suppose une première flexion, cette flexion première trouvant ses racines dans la pensée immédiate. Donc, il est évident que tout animal (et ne perdons pas de vue que l’homme est avant tout un animal !) est doué de pensée, donc d’une forme d’intelligence. Alors bien sûr, la culture occidentale actuelle nous a habituée à valoriser l’intelligence abstraite (celle qui se meut dans le pur concept, celle qui mesure le QI). Aussi, quand on se tourne vers l’animal, on voudrait qu’il soit intelligent à notre manière, on aimerait le voir s’exprimer dans un langage conceptuel. Comme on n’y parvient pas, on déclare un peu vite que tous les animaux ne sont pas intelligents. Mais si nous ne comprenons pas le langage de tous les animaux, il faut bien se dire que c’est simplement parce que l’homme n’est pas capable de « penser » une intelligence qui n’est pas modelée sur le modèle de la sienne (modèle qu’il possède mais qu’il a exulté). Pourtant, beaucoup d’espèces animales manifestent un très haut degré de formes d’intelligence qui ne sont pas développées chez l’homme (voir les fourmis de Werber), comme une intelligence si fine qu’elle ne passe pas par des concepts, qui n’a pas besoin de projet avant de réaliser, une intelligence non- intentionnelle, instinctive… sensible, capable des plus merveilleuses actions. Si cette intelligence est présente chez tous les animaux, il faut considérer qu’elle existe depuis fort longtemps dans l’évolution de la vie, et qu’elle s’est « engrammée » au plus profond des cellules de chaque espèce dérivée… que donc l’homme aussi la possède, mais peut être bien « engloutie » dans une « monstritude » de concepts intellectualisés. Ainsi, elle ne s’exprime plus et reste dominée par le reste…même si elle est bien enfouie quelque part dans l’inconscient collectif. C’est cette forme de pensée qu’il faut s’attacher à rendre dicible par le biais du langage, en l’enrichissant du langage conceptuel propre à notre espèce. Et ce qui est valable sur l’échelle de l’évolution de l’espèce l’est aussi sur l’échelle de l’évolution de l’individu. Ainsi, depuis sa naissance, l’individu utilise le langage «sensible » ou plutôt affectif pour se faire comprendre. En effet, le besoin de communiquer pour agir n’attend pas la formation d’une pensée conceptuelle, il la précède, parce qu’il est déjà présent dans le sentiment. L’affectivité est la première relation et c’est d’abord cette valeur qui vient traverser le langage. La relation entre le bébé au début de sa vie et sa mère est d’abord celle du sentiment. Le langage maternel est peu informatif sur le monde extérieur, il utilise un vocabulaire restreint, des onomatopées, des interjections qui ne prennent sens qu’en fonction de l’attitude générale de la mère vis-à-vis de son bébé. Et ce type de pensée qui n’exprime que des sentiments ne disparaît jamais. Il est même sous- jacent à toute expression plus conceptuelle et abstraite. Mais au fur et à mesure de l’apprentissage et de l’éduction, il est oublié au profit du moule façonné par nos éducateurs afin de fabriquer des individus « mathématiquement » intelligents.
Donc, la communication pour l’action doit passer par la « sensibilité » qui prend son origine dans le langage animal et par l’affectivité prenant sa source dans le langage maternel. Alors, il faut réapprendre à écouter les dimensions instinctive et affective de notre pensée (celles qui précèdent l’apprentissage du langage intentionnel), qui doivent jouer un rôle au moins aussi important que la rationnalité dans le processus d’individuation de l’individu, et dans le processus d’évolution de l’espèce humaine. C’est elle qui doit orienter la compréhension des choses et du monde, qui doit diriger un discours par trop formel. L’intelligence ne doit donc pas être enfermée dans la manipulation des concepts, elle l’excède, l’intelligence créatrice dans la nature ne se limite pas à l’intelligence conceptuelle de l’homme. Il faut aller au-delà et pour cela, prendre conscience de la complexité de nos origines individuelles et collectives !
A suivre...